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Le numéro 72 du Magazine des cultures digitales est sortie en kiosque le 15 octobre dernier.

Pour le présenter, rien de mieux que l’édito rédigé par Anne-Cécile Worms : « Nombreux sont les artistes dont les pratiques, collaboratives et participatives, associent aujourd’hui les publics à leurs créations.

Qu’il s’agisse d’artistes comme Patrice Moullet dont les sculptures sonores (OMNI) permettent à des polyhandicapés de jouer de la musique et de créer des spectacles, ou encore de Krzysztof Wodiczko Wodiczko qui travaille avec les sans-abris new-yorkais (Homeless Vehicle project – Critical Vehicles), les femmes de Tijuana (The Tijuana Projection), et les vétérans de la guerre en Irak (…Out of Here : The Veterans Project).

L’art numérique, dans sa diversité et ses dimensions innovantes, touche des publics dits « spécifiques » (personnes défavorisées, en situation de handicap, seniors, jeunes…) dans des lieux non moins « spécifiques » (quartiers sensibles, prisons, hôpitaux, etc.). Ce 72e numéro de MCD offre un panorama non exhaustif, loin de tout voyeurisme ou « dolorisme », d’initiatives artistiques qui réconcilient l’humain et la technologie. Il montre, au travers d’articles et d’une série de portraits d’acteurs et de lieux, que la thématique du lien social, du « vivre ensemble », est ancrée dans la culture digitale.

À l’ère du numérique et des réseaux, l’artiste connecté bouscule les a priori sur la fracture numérique, et est souvent le meilleur médiateur pour transmettre et partager les savoirs de manière créative. »

Sollicitée pour contribuer à ce numéro, voici ci-dessous la teneur de cette contribution rédigée au nom de l’Espace Jean-Roger Caussimon de Tremblay-en-France.
1. En préambule, qui êtes-vous ? Comment s’est développée votre structure ?

Créé en 1969 en tant que Maison des jeunes et de la culture, l’Espace Jean-Roger Caussimon se développe dès lors comme un élément essentiel de l’équipement social et culturel du territoire. Ses actions collectives visent ainsi à offrir aux habitants la possibilité de prendre conscience de leurs aptitudes, de développer leur personnalité et de se préparer à devenir les citoyens actifs et responsables d’une communauté vivante. C’est donc naturellement que ce lieu d’éducation populaire a envisagé les expressions artistiques et numériques dans un processus permettant l’amplification de ces objectifs.

2. D’une manière générale, selon vous, à quelle histoire et en quels termes se conjuguent « création numérique et lien social » ?

Tout d’abord, il nous paraît essentiel de définir ce duo « création numérique et lien social » non pas à travers une catégorisation de publics tel qu’établit en préambule à ce questionnaire, « soit des propositions, créations et/ou actions en rapport à des publics spécifiques (jeunes, personnes défavorisées, senior, handicap, quartiers sensibles, prison, etc.) », mais bien plus à travers la notion de société, de « vivre ensemble ». Dès lors, il nous est aisé de comprendre que cette conjugaison « création numérique et lien social » évolue dans le temps par et dans les formes des échanges, qu’elle se constitue en manières distinctes d’être, de penser, d’agir et de communiquer. En soi, elle n’a donc rien de novateur.

Dès les années 60, savoir, connaissance, liberté, complémentarité et échange étaient les bases fondatrices de communautés interdisciplinaires composées d’artistes, de chercheurs, de penseurs... défendant directement ces valeurs et développant des actions concrètes de transmission telles des expositions, des performances, des espaces d’échanges de savoirs...

Avec l’évolution des technologies numériques, des lieux alternatifs voient le jour abordant le duo « création numérique et lien social » sous des axes différents et complémentaires. Dès 1972, les Hackerspaces ouvrent à la recherche collaborative et open source, les Medialabs questionnent les usages et la créativité dès 1985 et les Fablabs développent l’idée de fabrication personnelle dès 2000. En Europe, des pôles tels que le V2 aux Pays-Bas en 1981, l’IMAL à Bruxelles en 1999, ou le Medialab Prado à Madrid en 2000, deviennent des acteurs clés de la création numérique en proposant résidences de recherche, assistance technique, projets collaboratifs et actions de transmission.

Fin des années 90 également, la France développe le programme Espaces Culture Multimédia dans l’objectif de favoriser de manière prioritaire la dimension culturelle des technologies de l’information et de la communication à la fois comme outils d’accès à la culture et au savoir et comme outils d’expression et de création. Fin des années 2000, l’explosion du web engendre une vision de ces axes essentiels comme secondaires. Alors que les lieux alternatifs tentent de maintenir ce duo « création numérique et lien social », l’accent est par ailleurs mis sur les infrastructures et l’accès aux outils, oubliant dès lors la part sociale et créative et engendrant peu à peu non pas une fracture numérique mais une fracture culturelle.

3. Concrètement, pour vous, comment se traduit cette dynamique "création numérique / lien social" : par des ateliers participatifs, des appels à contributions, des mises en situations, etc. ?

De son côté, l’Espace Jean-Roger Caussimon s’est construit et se construit dans des principes d’ouverture - vers l’autre, vers d’autres savoirs, d’autres espaces de croisements, de frottements… - et d’inscription citoyenne par la mise en œuvre de pratiques collectives et de projets transversaux où l’engagement professionnel rencontre celui de l’amateur, du curieux ou du passionné.

Partant du constat d’une absence d’accompagnement des pratiques et usages artistiques et culturels du numérique sur le territoire local, il s’agissait pour lui de répondre non seulement à ce besoin identifié dans une démarche d’ouverture et de complémentarité mais surtout de favoriser le développement de l’esprit créatif et collectif, de stimuler les esprits et d’ouvrir à une possible anticipation des usages et pratiques de demain. Ainsi, en s’appuyant sur les pratiques dites traditionnelles, sur les usages quotidiens et les besoins professionnels exprimés, et sur la mise en œuvre d’actions croisées, les personnes en présence pouvaient dès lors être accompagnées dans une démarche empirique.

Cette dynamique croisant acte de création et société a ainsi pris forme à travers des actions de sensibilisation - tels des rencontres avec des artistes ou des œuvres, des ateliers d’expérimentation, stages ou workshops -, des ateliers de pratiques réguliers et des espaces ouverts de fabrication, des projets de création collective en compagnie d’artistes ou de chercheurs…

4. Au final, cette dynamique "création numérique / lien social" est-elle seulement un processus ou une finalité ? Comment s’inscrit-elle dans ce que vous réalisez ?

La force de cette dynamique en tant que processus réside dans ces interconnections humaines, culturelles, techniques, qui se voient facilitées et démultipliées par les outils numériques. Pouvant autant emprunter à la sociologie, à la psychologie comportementale, aux sciences appliquées, à l’histoire, aux arts plastiques ou à la scène…, la création numérique propose ainsi un dialogue entre l’imaginaire humain et le sens de nos réalités. L’enjeu est alors d’étendre, de déployer, d’explorer des possibilités, et ainsi de donner matière à penser, plutôt que de chercher une finalité induisant un objectif fixe préétabli, éminemment réducteur.

C’est pourquoi l’Espace Jean-Roger Caussimon met en œuvre une approche de la création numérique curieuse et exploratrice, une approche qui vise à donner les outils non seulement pour comprendre les interfaces et les modes de production contemporains mais aussi anticiper ou amorcer ceux en devenir. L’ensemble des actions proposées prend ainsi sens dans cette démarche empirique, car il s’agit ici de permettre à chacun de la faire sienne, par l’extension, la contextualisation et la recherche.

5. Avez-vous d’autres aspects à souligner sur cette thématique « création numérique / lien social » ? Ou des projets en cours en relation avec celle-ci ?

Nous prendrons pour exemple un projet mené en 2013. Ayant accueilli le Graffiti Research Lab (fr) en résidence durant une semaine, ce temps de présence a permis à des publics diversifiés de découvrir leur travail à travers exposition et espace de création ouvert, de se questionner sur l’obsolescence des médias, le détournement technologique, les expressions artistiques urbaines... Certains se sont alors inscrits dans un atelier de fabrication de bombes de lumière et d’autres au sein d’un stage croisant hip hop et light painting. Ce dernier croisement a amené artistes, chercheurs et danseurs amateurs en présence à imaginer ensemble une interface de graffitis en temps réel intégrée à l’espace chorégraphique, point de départ à un projet de création collectif. Enfin, à l’occasion de la présentation publique de ce projet, s’est opérée la rencontre improbable entre le hip hop et la percussion africaine, engendrant de nouveaux désirs. Un deuxième temps de création en compagnie d’artistes et de chercheurs a alors vu le jour, permettant dès lors d’allier percussions augmentées fabriquées par les participants, graffitis temps réel et hip hop. Une création en devenir…

Entre découverte de l’autre et projection collective, nous vient alors cette question : le rôle des associations et de l’éducation populaire est-il d’introduire de la cohésion sociale dans le monde tel qu’il est ou bien d’ouvrir à penser conjointement la transformation sociale ?


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