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Depuis quelques années, nous assistons à une digression des mots porteurs de nos espaces de construction et de « vivre ensemble ». Ainsi en va-t-il également des mots peuple, culture, liberté, imaginaire, création... Je ne ferai ici qu’effleurer les questions que cela me pose dans le champ de la culture multimédia, en m’appuyant sur quelques textes et images lus ou vues ça et là.

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Respublica de Nicolas Milhe
©© Nicolas Milhe
Culture versus industries culturelles

Tout d’abord, je citerai volontier Jean-Michel Djian à travers l’article paru au sein du Monde diplomatique cet été : La politique culturelle en toutes lettres.

« La rhétorique politique de Nicolas Sarkozy en matière d’art et de culture prend le contre-pied des usages. Elle évacue le lyrisme pour le remplacer par des arguments, des chiffres et des statistiques. L’objet de ses discours contribue à déconstruire habilement le mythe de la culture, tout en concourant à “décomplexer” intellectuellement une droite populiste qui veut en découdre avec les élites. Dans le même temps, le fameux “objectif de démocratisation culturelle” présidentiel, si ardemment souhaité, se trouve perverti par l’effet conjugué des obligations de résultats qu’induisent le contrôle de plus en plus sournois de la dépense publique (en particulier depuis la mise en œuvre de la révision générale des politiques publiques) et par le consensus politique entourant désormais le critère de succès d’une œuvre.

Seuls comptent désormais la “fréquentation” des salles et le “nombre d’entrées”, la question de l’“offre” artistique étant, dans les faits, devenue secondaire. » (...)

Et nous assistons effectivement à une mise à mal de nombreuse structures culturelles travaillant sur le long terme vers un objectif d’appropriation et de partage, vers ce qui ne peut être quantifié, mesuré : la culture. Car nous dit Wikipédia, « outre les arts et les lettres, elle englobe les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances. Ce “réservoir commun” évolue dans le temps par et dans les formes des échanges. Il se constitue en manières distinctes d’être, de penser, d’agir et de communiquer.

Par abus de langage, on utilise souvent le mot “culture” pour désigner presque exclusivement l’offre de pratiques culturelles dans les sociétés marchandes, et en particulier dans le domaine des arts et des lettres ».

Passons maintenant à un deuxième extrait.

« Finis, l’utopie du partage, le rêve humaniste et la pensée critique. L’heure est au réalisme technoculturel, à la conversion des “belles âmes” au vertueux paradigme de l’image et du son et, dans la foulée, à l’utilisation du “public” contre les “intellos” : pour terrasser l’humanisme béat d’une gauche conservatrice arc-boutée sur une idéologie de l’action culturelle qui, selon lui, est caduque. Le signal est lancé par un décret du 15 novembre 2009. Il est à cet égard sans appel : “la référence au directeur des médias et au directeur du livre est remplacée par la référence au directeur général des médias et des industries culturelles”. »

Puis vient « la » phrase emblématique de la politique culturelle à l’ère numérique prononcé par notre Président et reprise en cette rentrée 2010 par notre ministre de la Culture Frédéric Mitterrand « ... C’est toute l’ambition de la culture pour chacun... ». Citons également la phrase qui la précède et qui, elle aussi, vaut son pesant d’or. « L’ère numérique offre l’accès à la culture par un clic ou en glissant son index sur un écran digital. L’action des pouvoirs publics et des établissements culturels doit aujourd’hui s’adapter à ces nouveaux usages. »

La culture en un clic... Trop fort ! Mais voilà... où dois-je cliquer ? Où trouver l’information que je recherche, la confronter, comment forger mon regard et mon esprit critique ? Comment « être au monde » tant dans le concept que dans le processus ?

Au « chacun », je préfère donc le « tous » ; au « pour », je rajouterai le « par ». Seul, faisons-nous culture ? Devons-nous penser à une génération où le seul acte de culture serait le rendez-vous hebdomadaire avec un psy en ligne pour confronter ses « clics » à un semblant d’être ensemble ? L’individuation de ce qui fait société me paraît bien être un toboggan sans échelle. Associé à la législation en cours (Hadopi, Loppsi, ACTA, rapport Gallo... visant à une soi disante régulation des contenus, des clics et des échanges sur Internet, que reste-t-il du partage, de l’acte culturel et de la diversité culturelle dont la France s’est targuée si longtemps en dehors de son industrie et, de ce fait, de l’axe prioritaire de mise en valeur de son patrimoine ?

L’imaginaire ? L’innovation ? La création ? Alors que penser de la nouvelle Chaire d’enseignement et recherche Modélisations des imaginaires au service de l’innovation et de la création ?

« La Chaire relève le défi de travailler “l’imaginaire comme une matière première”, et de décrypter les archétypes, voire la “grammaire” des imaginaires à l’œuvre dans les processus d’innovation. Elle s’attache à modéliser et à formaliser les imaginaires définis comme des combinaisons dynamiques de récits (conversations et fictions) et d’univers (formes et mondes virtuels, immersifs et interactifs)... », pouvons-nous lire sur la page d’accueil du site dédié à cette chaire.

Rien que l’intitulé m’a fait frémir... Qu’est-ce que l’imaginaire ? Selon Wikipédia : « Le concept d’imaginaire est polysémique, il renvoie à une multiplicité des sens, selon les points de vue adoptés, selon les auteurs qui l’utilisent ou les champs théoriques qui s’y réfèrent. Lorsqu’on parle d’imaginaire social, ou d’imaginaire personnel, on fait appel à une notion sensiblement différente de celle que le sens commun associe au mot imagination. Il s’agit de la capacité d’un groupe ou d’un individu à se représenter le monde à l’aide d’un réseau d’association d’images qui lui donnent un sens. »

Dès lors, comment est-il possible de modéliser les imaginaires sans chercher à modéliser ce qui fait société ?..., me dis-je. Serai-je en train de m’égarer ? Me voici donc à la recherche du sens donné à la démarche de modélisation... De même source : « La démarche de modélisation concrétise le principe cartésien. Il s’agit tout à la fois de se simplifier le travail, en éliminant les détails difficiles à reproduire, et d’obtenir un résultat plus net, en se concentrant sur les seuls traits importants. » Modéliser nos imaginaires serait donc bel et bien une simplification du sens donné à nos propres projections du vivre ensemble, mais à quels fins ?

Attachons-nous alors aux structures porteuses d’une parole à cette chaire : Télécom ParisTech, université Rennes 2, Dassault Systèmes, Orange, PSA Peugeot Citroën, Ubisoft... Cette courte liste non exhaustive suffit à comprendre que le « faire ensemble » n’est pas de mise et que nos imaginaires collectifs sont sources à mercantilisme...

Appropriations culturelles et res publica

Comment dès lors penser au « pour » et au « par », travailler sur le bien commun en somme et faire république au sens étymologique du terme [1] ? Comment faire pour que ce qui fait culture tel que l’a défini le chef du gouvernement lors de l’ouverture de l’académie du renseignement dans son hommage « aux femmes et aux hommes qui, dans le secret exigé par leur mission, mobilisent chaque jour des qualités telles que “la culture (au sens de connaissances) ; le sens des évolutions historiques ; la faculté d’anticiper ; la rigueur intellectuelle ; l’expertise technologique ; l’adaptation permanente”, au service de la sécurité des français » soit effectif pour tous ?

Je m’appuierai en premier lieu sur la présentation TED de Ken Robinson quant à la singularité des modes d’apprentissage et la nécessité de transformer la standardisation des apprentissages vers un enseignement plus personnalisé, créant ainsi les conditions nécessaires au développement de la créativité.

Je vous laisse écouter (version anglaise).

Il me semble dès lors particulièrement dangereux de vouloir orienter les regards sur le monde limitant par là-même notre capacité à s’y situer et à l’appréhender.

Soulignons maintenant quelques extraits de l’intervention de Eric von Hippel, auteur de Democratizing Innovation, retranscrite sur internetactu.net : « Il y a deux à trois fois plus d’innovations de la part des consommateurs qu’il n’y en a dans l’industrie ».

« Dans de nombreux domaines, l’utilisateur est souvent l’innovateur, avance von Hippel. Dans le domaine des instruments scientifiques par exemple, 77 % de l’innovation provient des utilisateurs finaux. Un rapport de force dont les fabricants eux-mêmes ne sont pas conscients.

Pourquoi ? Parce que les innovations proposées par les utilisateurs ne ressemblent pas à des produits fabriqués. (...) L’innovation par les utilisateurs est peut-être une idée, mais pas un produit. »

Ainsi, « non seulement les utilisateurs innovent, mais le plus souvent ils dévoilent librement leurs innovations. Ces innovations parlent à d’autres utilisateurs et c’est ainsi que se constituent des communautés d’utilisateurs. » Parmi les exemples les plus flagrants, je citerai le mouvement Do It Yourself, Linux ou encore les Fab Labs.

En conclusion, je ne peux donc que répéter qu’ll nous faut avant tout penser aux usages et aller au-delà de la simple idée de transmission des savoirs et de rentabilité. Ne pas chercher à modéliser les imaginaires mais à les susciter. Penser à ce qui fait « corps social » sans stigmatiser nos différences et nos pratiques mais en les confrontant pour les mettre en commun. Redonner sens aux termes de liberté culturelle et d’imaginaire collectif... Faire res publica.

[1] Le mot « république » provient du latin res publica qui signifie au sens propre « chose publique » et désigne l’intérêt général puis le gouvernement, la politique et enfin l’État. (Wikipédia)


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