Accueil du site > Ressources > L’art numérique en trois questions (1/3)

Ayant été invitée par le centre de création Fées d’Hiver à réaliser une présentation expliquant l’art numérique aux publics embrunais, et après moult réflexions, je vous transcris ici ce voyage subjectif à travers des œuvres, répertoriées selon trois questions : Quelle histoire ? Quelles pratiques ? Quels enjeux ? Passons, pour ce premier article, à la première d’entre elle et posons-nous la question de savoir de quels héritages historique et technique les pratiques artistiques qui se revendiquent de l’art numérique ont bénéficié.

Avant le XXe siècle
L’art total et les premières expériences photoélectriques

On pourrait poser la première pierre de cet héritage dans la Révolution industrielle. Le XIXe siècle est en effet un siècle de changements. Les découvertes se multiplient dans tous les domaines. Ces bouleversements scientifiques et techniques (moteur électrique, architecture métallique, photographie, télégraphie sans fil, cinématographe...) changent la société. Le développement des nouvelles techniques de production et des nouveaux moyens de transport y changent le rapport au temps et à l’espace. Mouvements artistiques
- Néo-classicisme (Antonio Canova, Jacques-Louis David)
- Romantisme (Jean-Baptiste Carpeaux, Eugène Delacroix, William Turner)
- Réalisme (Honoré Daumier, Camille Corot, Gustave Courbet, Jean-François Millet)
- Impressionnisme (Claude Monet, Pierre-Auguste Renoir, Edgar Degas)
Richard Wagner et l’art total

C’est dans ce contexte que Richard Wagner introduit en 1848 le concept d’art total. Un concept auquel il donnera forme en 1876, lors de l’ouverture du Palais des festivals à Bayreuth en Allemagne. Il associe alors dans son opéra différents médiums (sons, lumières et espace). Son objectif est d’immerger le spectateur dans l’œuvre, dans un art qui se veut refléter l’unité de la vie.

Notes biographiques
- Musicien du Romantisme allemand
- L’Œuvre d’art du futur ((1849, essai)
- L’Or du Rhin (1876, opéra))

William Siemens et les propriétés photosensibles du sélénium

La même année, William Siemens introduit les premières recherches sur la possibilité de transmettre les images à distance en exposant devant la Royal Institution les récents travaux de son frère Werner sur les propriétés photosensibles du sélénium et présentant un appareil de sa propre conception : l’œil photoélectrique. Cet œil artificiel est sujet à la fatigue et Siemens émet alors l’hypothèse que l’expérience pourrait être utile pour l’étude des relations entre l’œil et le cerveau.

Notes biographique
- Ingénieur britannique d’origine allemande

Début du XXe siècle
Les machines et la Modernité
Secouée par la prolifération des machines et leur mise en application dans la vie quotidienne, la naissance du modernisme inaugure une succession rapide de mouvements artistiques, identifiés par des termes en « ismes » qui luttent contre les traditions classiques. La période qui précède la Première Guerre mondiale engendre une éclosion du monde intellectuel et artistique. Elle se ponctue de noms qui bouleverseront les pensées : Freud et ses études sur les rêves, Einstein et les prémices de la théorie de la relativité, Apollinaire et Proust qui apportent de nouvelles approches littéraires. Sans oublier deux innovations techniques qui prennent ici de l’ampleur au sein de la société : la radio et le cinéma. Mouvements artistiques
- Art Nouveau (Gustave Klimt, Alfons Mucha)
- Fauvisme (André Derain, Henri Matisse, Maurice Vlaminck)
- Cubisme (Georges Braque, Juan Gris, Fernand Léger, Pablo Picasso)
- Futurisme (Giacomo Balla, Umberto Boccioni, Carlo Carrà
- Expressionnisme (James Ensor, skar Kokoschka, Edvard Munch, Emil Nolde, Georges Gimel)
- Abstraction (Vassily Kandinsky, Kasimir Malevitch)
- De Stijl (Piet Mondrian)
- Bauhaus (Vassily Kandinsky, Paul Klee)
- Constructivisme (Naum Gabo, László Moholy-Nagy)
- Dadaisme (Jean Arp, Marcel Duchamp, Max Ernst, Francis Picabia, Kurt Schwitters, Alexander Calder)
- Surréalisme (Salvador Dali, Max Ernst, René Magritte, André Masson, Joan Miró)
- Nouvelle objectivité (Max Beckmann, Otto Dix, Georges Grosz)
Luigi Russolo et l’art des bruits

L’« évolution de la musique [quant à elle] est parallèle à la multiplication grandissante des machines. » En 1913, le Futuriste Luigi Russolo prône l’avènement d’une musique nouvelle qui trouve son inspiration dans les bruits produits par les machines inventées par l’Homme. Il concrétise ses théories sur l’utilisation du son-bruit avec Ugo Piatti en réalisant une série de concerts d’intonarumori, machines sonores conçues pour créer et modifier les sons-bruits dans leur intensité.

Notes biographiques
- Peintre et compositeur italien
- Rejoint le mouvement Futuriste via Marinetti (1910)
- L’Art des bruits (1913, manifeste futuriste)
- Concert futuristes (1914)

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Luigi Russolo et Ugo Piatti jouant des intonarumori, 1913
Leon Theremin et l’électromagnétisme

Toujours dans le domaine de la musique, Léon Thérémin s’interroge quant à lui sur les ondes électromagnétiques émises par les appareils qu’il utilise au quotidien. Il construit alors dans son atelier l’un des premiers appareils capable de produire du son à partir de l’électricité : le Theremin, et ce en 1919. Capable de produire une large gamme de sons et transportable, il se voulait instrument à la portée de tous : « Si vous savez siffler, vous saurez jouer du Theremin. » Ici, tout repose sur la position des mains de l’instrumentiste vis-à-vis de deux antennes, sorte de capteurs électromagnétiques sans contact qui déterminent les sonorités.

Note biographique
- Ingénieur en radiocommunication russe

Naum Gabo et le Manifeste réaliste

Simultanément, l’idée de concevoir des objets qui conjuguent le mouvement, l’espace et la lumière est présentée comme porteuse de l’esprit moderne. Le Manifeste Réaliste, publié par Naum Gabo et Anton Pevsner en 1920, place le mouvement comme un médium à part entière. « Jusqu’à présent, les sculpteurs ont donné la préférence à la masse et n’ont pas ou quasiment pas porté leur attention sur la composante si importante qu’est l’espace. [...] Nous le considérons comme un élément absolument sculptural » écrivent-ils. La même année, Naum Gabo réalise l’une des premières sculptures motorisées, composée d’une boule et d’un fil tournant rapidement sur lui-même de telle manière, qu’avec la rotation du fil, un volume virtuel apparaît.

Notes biographiques
- Architecte et peintre russe
- Le Manifeste Réaliste (1920)

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Kinetic Construction, 1920
László Moholy-Nagy et le Bauhaus

Quant à László Moholy-Nagy, influencé par les films du cinéma abstrait, il réalise ses premiers photogrammes, durant les mêmes années, tout en reprochant à ce cinéma abstrait de « privilégier les développements formels au détriment de la représentation du mouvement ». Artiste du Bauhaus, il s’inscrit ici dans cette approche basée sur des modes et méthodes de création adaptées aux nouvelles technologies et aux nouveaux matériaux issus de l’ère industrielle.

Notes biographiques
- Peintre et photographe hongrois
- Licht-Raum Modulator (1922)

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Licht-Raum Modulator, 1922
L’après-guerre et les années 50
La cybernétique et l’art cinétique
L’après-guerre est marquée par la domination de l’Amérique. L’Europe a perdu son rôle majeur dans le domaine des arts. Les artistes se cherchent, les échanges artistiques s’intensifient. L’art contemporain succède à l’art moderne. Les premières années de la décennie 50 sont marquées par des approches où l’artiste s’oppose aux conventions, exprime sa liberté, et attend du spectateur un regard émancipé. Les recherches concernant la représentation du mouvement continuent et se multiplient. Mouvements artistiques
- Abstraction lyrique (Pierre Soulages, Olivier Debré, Hans Hartung)
- Expressionnisme abstrait (Robert Rauschenberg, Cy Twombly, Jackson Pollock, Mark Rothko…)
- Cobra (Asger Jorn, Karel Appel, Pierre Alechinsky)
- Art brut (Jean Dubuffet, Aloïse Corbaz)
- Nouveau réalisme (Yves Klein, Arman, François Dufrêne, Raymond Hains, Martial Raysse, Daniel Spoerri, Jean Tinguely, Jacques Villeglé)
- Art cinétique (George Rickey, Nicolas Schöffer Joël Stein)
- Op Art (Victor Vazarely, François Morellet, Bridget Riley)
Norbert Wiener, père de la cybernétique

Dans ce monde en mouvement, Norbert Wiener introduit en 1948 le concept de cybernétique, transformant son sens platonicien, « diriger, gouverner », en « science du contrôle et de la communication chez l’animal et la machine ». « L’information est le nom pour désigner le contenu de ce qui est échangé avec le monde extérieur à mesure que nous nous y adaptons et que nous lui appliquons les résultats de notre adaptation » déclare-t-il. La même année, l’américain Grey Walter applique ces théories et présente deux tortues robotiques réagissant à la lumière par le biais de cellules photoélectriques. L’une réagit en se dirigeant vers la lumière, l’autre en s’en éloignant, démontrant ainsi le principe de rétro-action (ou feedback). Cette approche nouvelle, qui englobe tous les phénomènes mettant en jeu des mécanismes de traitement de l’information, constituera dès lors une boîte à outil conceptuelle impactant tant les sciences sociales, la psychologie ou les arts, que les mathématiques, la technologie ou la biologie.

Notes biographiques
- Mathématicien américain
- Cybernetics or Control and Communication in the Animal and the Machine (1948)

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Norbert Wiener, 1948

Nicolas Schöffer et le Spatiodynamisme

Partant des concepts énoncés par Norbert Wiener, Nicolas Schöffer développe l’idée du spaciodynamisme : une « ... intégration constructive et dynamique de l’espace dans l’œuvre. » Sa première Tour spatiodynamique, cybernétique et sonore est réalisée en 1955 à Saint-Cloud avec l’aide de Pierre Henry, compositeur et de Jacques Bureau, ingénieur de la compagnie Philips. Par l’intermédiaire de différents capteurs, tout changement de température, d’hygrométrie, de vent, de lumière, de sons, de mouvements divers dans le voisinage y génèrent des combinaisons sonores et visuelles variées. Par cet intermédiaire, Nicolas Schöffer appelle aux mélanges transdisciplinaires, au dialogue entre l’œuvre et son public, entre l’œuvre et son environnement.

Notes biographiques
- Sculpteur français d’origine hongroise
- Le Spatiodynamisme (1954)

Frank J. Malina, pionnier de l’art cinétique

« Réconcilier art, science et technologie, de manière à ce que l’Homme puisse commencer à comprendre, par l’intermédiaire de l’art, l’étrange monde dans lequel on l’a soudainement précipité » est également essentiel pour Frank J. Malina. Usant des techniques et matériaux de son temps (lampes électriques incandescentes ou fluorescentes, plexiglas...), il élabore successivement plusieurs techniques qui ont pour dénominateur commun la recherche de la lumière pure et du mouvement et se lance dans une série d’expériences centrées autour de la relation de l’homme au cosmos et aux mutations technologiques et scientifiques de la société moderne.

Notes biographiques
- Ingénieur en aéronautique et peintre américain
- Leonardo Journal (1967)

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Mobile Masaic, 1959
Le Groupe de Recherche d’Art Visuel (GRAV)

Dans la continuité de cette réflexion, le Groupe de Recherche d’Art Visuel (GRAV) privilégie un art accessible directement par le spectateur, où ce dernier peut toucher et manipuler les œuvres. « Nous voulons intéresser le spectateur, le sortir des inhibitions, le décontracter. Nous voulons le faire participer. Nous voulons le placer dans une situation qu’il déclenche et qu’il transforme. Nous voulons qu’il s’oriente vers une interaction avec d’autres spectateurs. Nous voulons développer chez le spectateur une forte capacité de perception et d’action. »

Notes biographiques
- GRAV (1960)
- Horacio Garcia Rossi (argentin), Julio Le Parc (argentin), François Morellet (français), Francisco Sobrino (mexicain) et Joël Stein (français), Jean-Pierre Yvaral (français)

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Structures permutationnelles de Fransisco Sobrino, 1962
Les années 60
Le cut-up et l’art vidéo
Au fil de cette présentation, nous avons pu mettre en lumière ce lien particulier qui unit art, science et société et est l’un des axes essentiels à la compréhension de l’art numérique. L’effervescence artistique des années 60 découle de la variété des recherches précédentes. Parachevant la déconstruction des conventions académiques entamée par les avant-gardes du début du XXe siècle, les artistes redéfinissent leur travail et ouvrent des voies inconnues. Le traditionnel cloisonnement des disciplines par médium (peinture, sculpture, dessin...) est définitivement remis en cause. La transdisciplinarité est à l’honneur, les artistes opérant des croisements avec la danse, la musique, l’architecture, la philosophie, la sociologie... L’art s’ouvre à de nouvelles formes (happening, performance, film vidéo, installation). Mouvements artistiques
- Fluxus (Dick Higgins, Robert Filliou, Wolf Vostell, Nam June Paik, Georges Brecht, Joseph Beuys)
- Pop Art (Allen Jones, Andy Warhol, Roy Lichtenstein)
- Arte Povera (Mario Mertz, Igloo Glap)
- Hyperréalisme (Gerhard Richter, Gerard Schlosser, Duane Hanson)
- Minimalisme (Donald Judd, Sol Lewitt, Carl Andre, Robert Morris)
- Art conceptuel (Joseph Kosuth, On Kawara, Roman Opalka)
- Art minimaliste (Daniel Buren, Olivier Mosset, Michel Parmentier, Niele Toroni)
- Nouvelle figuration (Bernard Rencillac, Jacques Monory, Gérard Fromanger)
Williams Burroughs et le cut-up

Williams Burroughs est principalement connu pour ses romans hallucinés mêlant drogue, sexualité et anticipation. C’est également dans le domaine littéraire qu’il expérimentera la technique du cut-up avant de l’appliquer au son et à la vidéo. Une technique qui consiste à juxtaposer, mixer, des textes de différentes provenances (littérature, articles de presse, catalogues de vente par correspondance...) découpés et remontés selon l’ordre d’arrivée des éléments et une trame plus ou moins définie. « Je ne suis qu’un appareil d’enregistrement... Je ne prétends imposer ni histoire ni intrigue ni scénario. » dira-t-il.

Notes biographiques
- Écrivain américain
- Naked Lunch (1959, roman)

Wolf Vostell et le mouvement Fluxus

Rejetant également les pratiques artistiques traditionnelles, le mouvement Fluxus s’inscrit dans une volonté de réintroduire la vie dans l’art et de faire exploser les limites des disciplines. Dans son concept de TV dé-coll/age, Wolf Vostell va dès lors utiliser en simultané tous les moyens d’expression : environnements, happenings, vidéos, expériences musicales, tableaux-objets, effaçages, dessins-partitions des happenings, gravures, photographies sur toile émulsionnée, superpositions de couches d’images... Il y dénonce la non-réciprocité de la parole que le système télévisuel impose. « Duchamp a déclaré que l’objet est une œuvre d’art, moi je déclare que la vie elle-même est une œuvre d’art. »

Notes biographiques
- Artiste allemand
- Fluxus (1961)
- Première TV dé-coll/age (1962)

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Electronic Dé-coll/age, Happening Room, 1968
Nam June Paik et l’art vidéo

Également membre du mouvement Fluxus, Nam June Paik travaille plus particulièrement sur le triturage et la déformation des images, sur le détournement de l’objet télévisuel en tant que tel. « Tout comme la technique du collage a remplacé la peinture à l’huile, le tube cathodique remplacera la toile. » En pionnier, il prend conscience du fait que l’image vidéo générée électroniquement est recomposable à l’infini et concrétise alors ce que l’on appelle aujourd’hui l’art vidéo.

Notes biographiques
- Artiste sud-coréen
- Fluxus (1961)
- 13 distorted TV Sets (1963)

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Magnet TV, 1965
Les années 70
L’art immersif et l’interactivité
Les années 70 continuent à regrouper des disciplines artistiques et non-artistiques les plus diverses. La vidéo y évolue entre les arts plastiques et les arts scéniques, la science, la télévision, le cinéma expérimental, la sociologie et l’anthropologie. En réaction aux problèmes de leur temps, à un monde en ébullition marqué par les révoltes étudiantes, la guerre du Vietnam et les problèmes de racisme, nombre d’artistes tournent le dos au concept d’œuvre d’art en développant des procédés faisant souvent appel à une action corporelle. Mouvements artistiques
- Body Art (Michel Journiac, Chris Burden)
- Art sociologique (Hervé Fischer, Fred Forest)
- Land Art (Richard Long, Robert Smithson)
- Supports-Surfaces (Louis Cane, Patrick Saytour, Claude Viallat, Bernard Pagès)
Bruce Nauman et le multimédia

Bruce Nauman est sans doute l’artiste le plus représentatif de cette génération. Sculpteur, son intérêt se tourne constamment vers les problèmes de structure, de formes - « j’envisage la sculpture comme une installation où le son, le langage, l’image et l’espace sont indissociables » - en les considèrant dans leur rapport avec l’Homme et la complexité de la vie. Son installation Live-taped Video Corridor utilise la mise en réseau de caméras de surveillance, l’une le filme alors que l’autre filme le spectateur, déstabilisé lorsqu’en se rapprochant de l’écran il se retrouve face à sa propre image.

Note biographique
- Sculpteur américain

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Green Light Corridor, 1970
Jésus Rafael Soto et les pénétrables

La place du regardeur est alors questionnée. « Je crois que l’Homme n’est pas en face de l’univers mais qu’il est dans l’univers. L’Homme qui continue à voir l’univers en dehors de lui vit comme un spectateur. Mais nous ne sommes pas des spectateurs, nous sommes des participants ! » dira Jésus Rafael Soto. Si les matériaux qu’il utilise sont opaques, la lumière irradie ses œuvres par le jeu des intervalles entre les fibres. Une fois à l’intérieur de cet espace à la fois rempli et vide, la perception de l’environnement est rendue flou, le monde extérieur est indiscernable tout comme le futur.

Notes biographiques
- Artiste vénézuelien
- Premier Pénétrable (1973)

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Pénétrables, 1975
Dan Graham et le temps réel

Après une dizaine d’année de créations artistiques dans lesquelles il questionne la place et le rôle du regardeur, Dan Graham produit une série de dix installations dénommées de manière générique Time Delay Room. Dès lors, le regardeur devient le principal constituant de l’œuvre, comme une personne prise dans un réseau de relations. Son dispositif, empruntant à la vidéo-surveillance, questionne le contrôle que la société exerce sur les individus et leurs comportements où « la vidéo [ne fait que retransmettre] des données indigènes dans l’environnement immédiat, présent ».

Note biographique
- Artiste américain

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Time Delay Room, 1974
Les années 80
L’exploration des univers répondants
Marquées par les politiques libérales de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, l’arrivée au pouvoir de la gauche en France, et la fin de la guerre froide, les années 80 voient affluer dans le milieu artistique des références hétérogènes, historiques, populaires, extra européennes, sans aucune distinction de valeurs. Une période qualifiée de postmodernisme qui voit également l’arrivée du premier ordinateur utilisant une souris et une interface graphique. Mouvements artistiques
- Art télématique (Roy Ascott, Don Foresta, Olivier Auber)
- Art ASCII (Vuk Cosic)
- Graffiti (Spirit, Darco, Bando, Blitz...)
- Bad Painting (Jean-Michel Basquiat, Arnulf Rainer)
- Figuration libre (Robert Combas, Hervé Di Rosa)
- Nouveaux Fauves (Georg Baselitz, Martin Kippenberger)
- Trans-avant-garde (Francesco Clemente, Marco del Re)
- Néo-géo (Jeff Koons, Olga Kisseleva, Peter Halley)
Bill Viola et le présent continu

Bill Viola s’empare alors du potentiel narratif qu’offre l’ordinateur, ce territoire d’informations dans lequel toutes les données existent dans un présent continu et disponibles dans des juxtapositions infinies. Reprenant le principe des cut-ups de Williams Burroughs - « Pas de début. Pas de fin. Pas de direction. Pas de durée. » - il y introduit la notion de dataspace, association de l’histoire des bâtiments et des espaces à la capacité de stockage d’informations de l’ordinateur. Il conçoit ainsi ses installations comme des environnements dans lesquels chacun est invité à s’immerger pour ressentir ses émotions, plongés dans un flux recomposé d’images et de sons. La « prochaine étape de l’évolution, affirme-t-il, sera la renaissance de la mémoire et de l’expression artistique à travers le processus fluide des technologies de l’information. »

Notes biographiques
- Artiste américain
- Premier Dataspace (1983)

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Dataspace, 1983
Jean-Robert Sedano, Solveig de Ory et la créativité participative

S’emparant également du potentiel offert par l’ordinateur, Jean-Robert Sedano et Solveig de Ory programment leurs environnements afin de « changer la place et le rôle du spectateur ». Dans la lignée des problématiques soulevées par le GRAV et l’art cinétique puis par Jésus Rafael Soto, ils expérimentent et réalisent des environnements et des sculptures musicales qui réagissent à la présence et aux mouvements de l’Homme.

Notes biographiques
- Artistes français
- Mélotrope (1987)

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Mélotrope, 1987
Jeffrey Shaw et l’espace virtuel

Jeffrey Shaw quant à lui vise plutôt à « créer l’espace à partir de rien ». Pour ce faire, il élabore une représentation de ville virtuelle dans laquelle les batiments sont remplacés par des lettres générées par ordinateur. Voyager à travers cette ville de mots devient un voyage par la lecture, le choix du chemin provoquant une juxtaposition spontanée de textes et de sens. L’effort physique du cyclisme dans le monde réel est ici directement transposée dans l’environnement virtuel, questionnant alors le rapprochement entre l’organisme biologique et le domaine virtuel.

Notes biographique
- Artiste australien
- Legible City (1989)

Les années 90
Le net art et les interfaces homme-machine
Bien qu’apparu lors de la décennie précédente, ce n’est que dans les années 90 que les artistes investissent vraiment l’un des aspects le plus connu des environnements virtuels : le web. C’est également à cette période que des pratiques artistiques fondées sur l’usage des technologies numériques connaissent un développement sans précédent. Le flux — l’instantané, le mobile, le délocalisé, l’interactif, l’insaisissable, l’universel… — change complètement la donne et introduit de nouvelles formes d’expression artistique. Mouvements artistiques
- Pixel Art (Eboy, Space Invaders)
- Software Art (Adrian Ward, Casey Reas)
- Net Art (Jodi, Heath Bunting, Alexei Shulgin, Olia Lialina)
- Open Art (Maurice Benayoun, Jean-Paul Fargier, Philippe Quéau)
- Bio Art (Eduardo Kac)
Atau Tanaka et les capteurs sensoriels

Atau Tanaka allie flux d’information et énergie corporelle. Musicien, sa recherche sonore est directement orientée vers une musique numérique générée en temps réel par les gestes physiques d’un interprète. Son dispositif, BioMuse, est un système de détection qui transforme le corps en instrument musical. La tension du muscle est captée et module alors le signal audio. Les gestes concentrés, proches de la gestuelle Tai-chi, génèrent des sons électroniques organiques. Il crée ainsi des sons purs et des bruits, sculptés et filtrés avec les mouvements de ses bras. « Je joue de la musique neurale » dit-il.

Notes biographiques
- Musicien japonais
- BioMuse (1992)

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BioMuse, 1992
Maurizio Bolognini et la connectivité

Au contraire, le travail de Maurizio Bolognini met au centre de sa pratique la délégation au dispositif, le renoncement au contrôle et l’activation à vide. Ses installations utilisent et croisent des dispositifs différents de programmation et de communication (ordinateurs, téléphones, réseaux) où les machines sont programmées pour produire des flux inépuisables d’images fortuites jamais visibles.

Notes biographiques
- Artiste italien
- Computer sigillati série (1992)

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Computer Sigiliati série, 1992
Jodi et le Net art

Avec le développement d’Internet comme moyen de communication, les artistes se sont appropriés le réseau afin d’expérimenter de nouvelles pratiques artistiques, sociales et techniques, sans médiation entre l’œuvre et l’internaute. Jodi s’empare ainsi du réseau et construit des formes expérimentales de récits, afin d’ouvrir des espaces de dialogue. « Nous sommes honorés d’être dans l’ordinateur de quelqu’un » expriment Jodi. Dépouillant le code de toutes ses fonctionnalités, ils lui confèrent une valeur esthétique et obligent à remettre en question la représentation des données, sa traduction, sa cartographie. L’information l’emporte sur l’objet et préfigure même les principes du Mind Map, schéma, calqué sur le fonctionnement cérébral qui permet de suivre le cheminement associatif de la pensée.

Notes biographiques
- Joan Heemskerk, artiste néerlandaise
- Dirk Paesmans, artiste belge

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Beyond Interface, 1995
Hiroshi Ishii et les interfaces tangibles

Dans ce monde de données, Hiroshi Ishii vise à l’inverse à redonner son rôle à l’espace physique et de « rendre les bits directement manipulables et perceptibles ». Ses recherches portent sur la réalisation d’interfaces entre humains, information numérique et environnement physique, en donnant une forme physique à l’information numérique et aux calculs. Ces interfaces tangibles partent ainsi du principe que tout objet peut être médiateur d’entrée et de sortie d’un système informatique.

Note biographique
- Chercheur américain d’origine japonaise

- L’art numérique en trois questions (2/3)
- L’art numérique en trois questions (3/3)


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