Accueil du site > Blog > La création sur et avec le réseau ne peut être bridée

Invitée par Anne Rocquiny, Anne Laforet et Isabelle Arvers à participer aux WJ-Spot#1, me voilà face à une feuille blanche tentant de répondre à cinq questions prédéterminées tout en me disant : mais dans quelle aventure suis-je encore partie ?


- Qui êtes-vous ? Pouvez-vous nous retracer votre parcours ?

- Vous vous intéressez au réseau depuis des années. D’un point de vue artistique que s’est-il passé pour vous ces 15 années sur Internet ? Comment avez-vous perçu, vécu et traversé la naissance et l’adolescence du web ?

- Quelle est, pour vous, la portée de la notion de réseau ? D’un point de vue social, politique, artistique, philosophique comment le réseau a-t-il modifié notre rapport au monde, à l’espace et au temps, nos usages, nos pratiques, notre façon d’être, de travailler, de penser, de partager, d’échanger, de collaborer, de créer… ?

- Dans le futur, le web sera t-il encore un territoire intéressant à explorer, pensez vous qu’il sera un terrain fertile pour la création, pensez-vous qu’il générera ou produira des formes hybrides où le monde physique et le monde virtuel fusionnent, se frottent et se télescopent ?

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MCD WJ-SPOTS1
(détail de la couverture)

- Quels sont, pour vous, les sites — une quinzaine — importants, marquants, emblématiques, incontournables, exemplaires de ces 15 dernières années ?

Je sauterai ici la première et la dernière question.

En pleine préparation des ateliers de Futur(s) en Seine et en plein débat sur l’Hadopi, je me questionne donc sur les technologies, les usages, l’art, les réseaux, sur le réseau. N’étant à sa base ni le fruit de la réflexion d’un inventeur que l’on pourrait facilement identifier, ni le résultat d’une décision industrielle et encore moins la conséquence d’une politique concertée, Internet me semble s’inscrire à la fois dans une recherche véritablement collective et dans une suite de mutations successives et souvent désordonnées. Il m’apparaît comme étant un espace collaboratif et participatif, tout comme un espace transdisciplinaire.  Depuis les années 90, l’Internet a changé beaucoup de choses au niveau de la création et du rapport de l’artiste à l’œuvre, bouleversant les schémas classiques de description et d’action de l’artiste. La seconde moitié de cette décennie marque l’apparition sur le réseau de sites d’artistes français vidéastes, plasticiens et multimédias. Pour beaucoup, le Web est un nouveau support, terrain d’accueil pour des œuvres déjà existantes mais il est également un espace de création d’œuvres qui ne peuvent exister autrement. Je retourne à l’un de mes premiers amours, Jodi.
Bref, je ne sais plus d’où j’ai extrait cette phrase qui dit : « L’art en réseau vit par la volonté de ses participants de communiquer avec d’autres et de partager une expérience commune. Être spectateur ne suffit pas, il faut participer. Le faire-pour soi s’affiche au sein d’un partage, d’une distance délibérée face à la notion d’œuvre. La notion d’auteur disparaît au profit de celle d’« auteur partagé », c’est aussi l’apparition de la notion de copyleft. » Une création collective sans galerie, ni lieu d’exposition, quelque chose qui semble appartenir a une nouvelle dimension, une nouvelle émotion. La réalité spatio-temporelle y est vécue et racontée différemment et, s’il y a un commencement, il n’y a pas vraiment une fin, pas de conclusion, d’aboutissement « logique ». Je continue mon périple dans le temps, le travail de Frédéric Madre, Antoine Schmitt, Olivier Auber, Jean-Luc Lamarque, où chacun, à sa manière, crée avec le réseau, interrogeant le code, le droit d’auteur, la création collective ou l’expression de notre temporalité et de nos espaces, nos rapports à l’autre. Ce support suscite bien une réflexion esthétique et philosophique sur ce nouveau rapport de l’homme à la machine et aux autres accessibles au travers de recherches artistiques. Les années 2000 me semblent marquées par la notion de complémentarité et de mise en partage, le collectif Incident. Quelques années plus tard, le terme de web 2.0 fait d’ailleurs son apparition, officialisant la possibilité de chacun de participer et contribuer aux contenus eux-mêmes.
Peu à peu, la création artistique sur et avec le réseau sort de l’écran de l’ordinateur pour s’inscrire dans l’espace physique, bousculant encore plus nos rapports entre espace public et espace privé. J’en prends pour exemple l’une des œuvres de Joëlle Bitton - que vous pourrez également rencontrer au sein de ces WJ/spots -, Passages, présentée en 2007 à la Maison populaire et au Distance Lab d’Inverness en Ecosse. Cette installation reliait de manière intime des personnes dans différentes villes par l’intermédiaire du réseau. Au-delà de la notion de visioconférence, elle offrait à chacun une expérience sensuelle et troublante dans laquelle les corps se superposaient, se joignant par le mouvement. Chacun, à distance, engageait alors les mouvements de son corps pour tenter de découvrir le moyen d’entrer en relation avec « l’étranger ». C’est ainsi que j’ai pu assister à de magnifiques chorégraphies où les partenaires de danse étaient une personne physique enlaçant une silhouette projetée sur l’écran. Récemment, le projet IN/Out mené par le Citu, questionnait également la matière de l’œuvre sur le réseau. Présentes dans l’espace physique mais dépendantes du réseau, l’ensemble des oeuvres présentées par les artistes Alexandre Berthier, Emilie Brout, Thomas Cheneseau, Vincent Ciciliato, Dominique Cunin, Florent Di Bartolo, Vincent Goudard, Cyrille Henri, Yves-Maris Lhour, Maxime Marion, Benoît Meudic, Mayumi Okura, Stéfane Perraud, Olivier Perriquet, ne prenaient sens qu’à travers sa mise en relation avec les autres. Le réseau P2P devenant les veines d’une création collective plurielle, dont l’entité de chacune n’était accessible qu’au sein de plusieurs espaces physiques.
Du questionnement de nos principes de narration et de temporalité (hypertexte, écriture générative...), tel le travail d’Annie Abrahams ou Jean-Pierre Balpe, de la circulation des codes et des informations sur le réseau (Data Mining, Code Art...), tel que les questionne le collectif RyBN à travers l’AntiData Mining, de la matière de ce que nous pouvons partager pour faire « œuvre », comme l’expérimentation In/Out présentée précédemment ou le travail mené par le collectif Locus Sonus, de la création sonore générée directement par les flux audio comme le fait Maxime Marion à travers I++Record, de la fluctuation entre espaces physique et espace virtuel, entre privé et public, comme l’interrogent Joëlle Bitton ou Lucille Calmel... Toutes ces formes, dont j’oublie certainement une grande partie -, nous conduisent à re-questionner nos repères sociaux, nos usages, nos pratiques et notre façon d’être au monde. L’ensemble des démarches artistiques ou recherches citées m’apparaissent comme des espaces de liberté et de questionnements pluriels où chacun peut, à sa manière, enrichir son regard, s’approprier un peu de la culture multimédia et parfois mieux appréhender ce qui aujourd’hui fait partie intégrante de nos univers personnels et professionnels, de nos espaces privés et publics, de notre préhension de l’espace et du temps et de ce qui fait acte. Ainsi, au-delà d’un simple rapport aux publics, ces différentes approches artistiques sont pour moi essentielles car elles questionnent directement ce que produit la société elle-même, replaçant l’homme au centre du débat - s’il l’a jamais vraiment quitté - et permettant dès lors de proposer non seulement des axes de réflexion pour comprendre les interfaces et les modes de production contemporains mais aussi pour anticiper ou amorcer ceux à venir. A ce stade, je citerai également volontier le mouvement Do It Yourself qui se voit comme une alternative politique en opposition au monde d’ultra-consommation dans lequel nous baignons.
Internet est ainsi en perpétuel mouvement. Se construisant et déconstruisant à l’image même de la notion de réseau. Désormais, la combinaison des télécommunications sans fil, d’Internet et de la géolocalisation temps réel renforce encore l’interrogation de nos rapports à l’espace, en en créant de nouveaux, une interrogation de notre rapport à l’ubiquité et à la mobilité. Les technologies « géolocalisées » estompent encore plus les frontières entre les mondes virtuels et physiques, au profit d’une interpénétration qui engendre de nouvelles expressions individuelles et collectives. Artistes, associations et technophiles de tous horizons s’approprient ces outils et créent de nouveaux usages, comme des réseaux et relations géolocalisés, des jeux mélangeant espace virtuel et espace physique, ils expérimentent de nouvelles formes de création, de nouvelles façons d’investir l’espace public, de nouveaux langages. L’interface entre les environnements numériques et la localisation individuelle sont désormais des enjeux cruciaux, car elle transforme les relations sociales et la manière dont nous percevons et utilisons l’espace. Des services de cartographie en ligne ont changé radicalement notre perception de celui-ci et, en poussant plus loin peuvent aujourd’hui proposer une convergence des réseaux sociaux eux-mêmes, comme l’ambitionne le prototype MeTaCarte. Amorcé depuis quelques années, ces croisements des technologies ont très vite été questionnées par les artistes. Ainsi, dès 2002 Eva et Franco Mattes du collectif 0100101110101101.org présentaient Vapos Projet. Un projet qui s’inscrit dans un contexte de surveillance et de contrôle volontaire. Pendant une année, les deux membres du groupe ont porté sur eux des récepteurs GPS. L’ensemble de leurs déplacements étaient alors rendus visibles et accessibles sur Internet. Récemment, Sylvie Ungauer avec Imaginary Landscape, questionne l’information et la médiatisation à travers les flux rss des sites journalistiques européens. Ou encore Christian Nolde qui interroge l’apparition de nouvelles formes de cartographie, la place centrale de l’habitant et du citoyen dans sa projection collective, ainsi que l’appropriation et/ou le détournement des technologies numériques. Le virtuel devient l’extension de l’espace public physique dans les divers réseaux qui composent la vie contemporaine. Et j’en reviendrais, décidément, encore à mes premiers amours - Jodi - qui explorent dans Geo Goo notre représentation du monde à l’ère d’Internet et des outils de géolocalisation en projetant les constructions géométriques de ces outils en ligne dans la réalité et inversement, en superposant leurs grilles de lectures et leurs balises. 
Aussi à la question posée : dans le futur, le Web sera-t-il encore un territoire intéressant à explorer, pensez-vous qu’il sera fertile pour la création, pensez-vous qu’il générera ou produira des formes hybrides où le monde physique et le monde virtuel fusionnent, se frottent et se télescopent ?..., je ne peux que répondre oui. En espérant que ces formes continuent à rendre visible ce qui parfois demeurent, par contexte politique, caché ou tu. En espérant que la création ne soit pas bridée par la peur de ce qui est mobile, impalpable, en perpétuelle construction et de ce fait non contrôlable.

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