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Benjamin Gaulon, ReFunct Media v4.0, 2012

La transformation des objets

La chose et le sujet

Selon le Vocabulaire d’Esthétique d’Etienne Souriau, le mot objet renvoie à deux définitions distinctes : un sens philosophique en opposition au sujet et un usage courant où il est question d’une chose matérielle.

Si l’emploi du mot « objet » en tant que chose matérielle est aujourd’hui le plus fréquent, ce n’est qu’au XVIIIe siècle que le terme « objet » commence à se référer à une chose concrète.

L’objet concret

Le passage de l’artisanat à la manufacture change radicalement la donne en matière de création comme de production mais aussi dans la réception même de l’objet. La notion de série, la division du travail mais aussi le lien particulier qui unit désormais le producteur au consommateur oblige à une nouvelle réflexion. Le XXe siècle voit les choses s’accélérer. Les postures artistiques sont ambiguës et l’objet équivoque. Le prima de l’esthétique ou de la fonctionnalité sont tour à tour discutés, la dimension symbolique de l’objet, la volonté de redéfinir la création autour de la personne et non plus du produit ou encore l’économie de moyen sont autant de directions envisagées et suivies par les artistes.

C’est certainement avec Marcel Duchamp et l’apparition du ready-made que l’objet prend une nouvelle dimension et trouve une place spécifique au sein des arts.

Urinoire, Marcel Duchamp, 1917

Pour autant l’objet artistique ne se limite pas au ready-made pas plus qu’il n’est circonscrit à un champ artistique particulier.

L’objet symbolique

L’objet se pare également de résonances symboliques, comme c’est le cas dans le travail de Jean-Pierre Raynaud. Le pot de fleur et le carreau de faïence blanche, récurrents dans son œuvre, renvoient l’un à la vie et l’autre à la mort dans un monde froid et de plus en plus aseptisé.

Psycho-objet à l’habitat blanc, Jean-Pierre Raynaud, 1965

Joseph Beuys quant à lui participe d’un art à visée sociale dans une société malade. L’objet se déguise, et se devine, ouvrant à d’autres expériences sensibles : « Un objet est conçu pour encourager le débat et en aucun cas comme produit esthétique. » Objets et matériaux sont alors liés à une symbolique toute personnelle ancrée dans sa propre biographie.

Infiltration homogène pour piano à queue, Beuys, 1966

Les « rejets »

Revus et transformés, les « rejets » parlent d’usages anciens et de besoins nouveaux, d’alliances et d’échanges, mais aussi de différence et de développement, faisant surgir vie, formes et pensée à partir de fragments abandonnés.

L’objet consommé

Vers la fin des années 50, l’idée d’objet en tant que marchandise est largement développée par le langage publicitaire et les medias. Intégrant dans ses immenses tableaux des objets usagés de toutes sortes (journaux, tabourets, lits, bouteilles de Coca...), Robert Rauschenberg prône un retour au réel.

Dans cette voie ouverte, les artistes du Pop Art - comme Claes Oldenburg et Jim Dine pour la sculpture, Andy Warhol et Roy Lichtenstein pour la peinture - se tournent résolument vers le monde décrié de la marchandise et vers les nouvelles formes de culture populaire : publicité, bande dessinée, stars de cinéma et de la politique... Le plus souvent, ce sont les rouages pervers d’une société de consommation que ces artistes révèlent avec humour, ironie et inquiétude.

Monogram (Combine-Painting), Robert Rauschenberg, 1959

Tunafish Disaster, Andy Warhol, 1963

L’objet approprié

Simultanément, les Nouveaux réalistes déclinent des réalisations dans un rapport toujours différent à l’objet. Accumulés tel quel, ou en tant que détritus, brisés, brûlés ou assemblés en immenses sculptures, les objets rythment l’œuvre d’Arman selon une logique quantitative qui en efface la singularité. L’objet devient le protagoniste à part entière d’un art qui consiste à se l’approprier.

Ainsi, César compresse-t-il des tôles de voitures pour aboutir à des immenses parallélépipèdes qui tiennent au sol comme des sculptures. Daniel Spoerri capte des instants du réel en s’appropriant les restes de repas qu’il place avec leur plateau à la verticale. Martial Raysse élabore des assemblages où l’image photographique de femmes joue avec l’objet réel dans une véritable « poésie objective », tandis que Jean Tinguely, avec ses machineries absurdes et complexes enclenche des mécanismes incohérents et infernaux à l’image du monde contemporain.

Tout en présentant des démarches très différentes, ces artistes ont en commun le même intérêt porté à l’imagerie de la culture de masse dont ils s’approprient les objets. « Les Prisunics sont les musées d’art moderne » osera affirmer Martial Raysse. Mais l’expression « nouvelle approche perceptive du réel » les différencie du Pop Art et laisse à chaque artiste une très grande liberté.

Poubelle I, Arman, 1960

Méta Harmonie IV – Fatamorgana, Jean Tinguely, 1970

La fonction détournée

Les frontières entre l’art, la culture et les personnes qui les produisent étant remises en cause, le vieil antagonisme entre l’art et la vie se dissipe. L’art est compris comme un système parmi d’autres de compréhension et de reproduction symbolique du monde.

L’objet usuel

Avant tout poète, le travail artistique de Marcel Broodthaers est une feinte : à l’aide de dispositifs hybrides, il met en lumière les conditions de la production du sens au XXe siècle et les mythes qui la soutiennent. Il assemble des choses dépourvues de valeur : coquilles d’œufs, moules, objets récupérés et formes vides de contenu. Volontairement dénué de souci esthétique, il ne tente ni d’homogénéiser ses assemblages, ni de construire une forme allusive.

Quant aux objets convoqués par Christian Boltanski, ils sont les dépositaires d’un souvenir qui leur procure un fort pouvoir émotionnel. Qu’il présente ces objets sous forme de vitrines, d’archives, de réserves ou simplement d’expositions, il les met en scène dans l’espace, mais aussi dans le temps. Chaque objet nous replonge à sa manière dans le passé : le passé personnel, réel ou fictif, dramatique ou comique, de l’artiste, le passé d’un objet, ou le passé de l’humanité entière.

Moules sauce blanche, Marcel Broodthaers, 1967

Essai de reconstitution, Christian Boltanski, 1970-1971

L’objet médiatique

Nam June Paik est le premier artiste à oser manipuler et jouer avec les électrons du tube cathodique ou à dérégler complètement et en profondeur le poste de télévision lui-même, lui faisant « faire des tours pour laquelle elle n’était pas prévue ». À partir de 1985, il se consacre à la construction d’installations monumentales et de totems cybernétiques constitués de moniteurs empilés. Il déconstruit et détourne le medium télévisuel pour en démythifier le langage et le contenu.

Il est à noter qu’aujourd’hui, bon nombre de pratiques artistiques utilisant les médias de communication de masse visent à pervertir, à contourner, leur mode et leur logique de fonctionnement habituels.

Andy Warhol Robot, Nam June Paik, 1994

Le renouvellement des matériaux

Le medium

« Dans l’art sociologique, il y a utilisation des technologies de l’époque et cette notion de déplacement de l’art dans un autre espace, qui est l’espace urbain d’une part, et d’autre part l’espace de l’information, tous vecteurs de communication confondus. » Fred Forest

L’objet dématérialisé

Artiste conceptuel, Douglas Huebler abandonne la peinture et la sculpture pour se tourner vers l’objet documentaire en 1968. « Le monde est plein d’objets plus ou moins intéressants ; je n’ai pas envie d’en ajouter davantage. Je préfère me contenter d’énoncer l’existence des choses en termes de temps et/ou de lieu. Plus spécifiquement, je m’intéresse à des choses dont l’interrelation se situe au-delà de la perception immédiate. En ce sens, mon travail dépend d’un système de documentation. »

Par la dématérialisation, l’art se rapproche d’une forme qui réunit des composantes dont chacune n’a rien de nouveau, mais dont précisément la conjonction est inédite. Dans la Galaxie Gutemberg, Marshall Mac Luhann présente la force du message (de son contenu) comme inversement proportionnelle à la solidité de sa matière, de son support. Peut-être alors que des pièces dématérialisées, comme celles de Giani Motti, gagnent alors en puissance, par le simple fait que l’image, le texte, les vidéos résiduelles soient leurs seuls moyens d’existence matérielle.

The world is full of objects, Douglas Huebler, 1968

Big Crunch Clock, Giani Motti, 1999

La matière représentée

Une fois détruit, l’objet peut ainsi devenir la composante d’un mode de représentation structuré, permettant de décrire un élément par ses caractéristiques, ses propriétés et par ses relations avec les autres objets : un dispositif.

Les installations de Maurizio Bolognini utilisent et croisent des dispositifs différents de programmation et de communication (ordinateurs, téléphones, réseaux). Ses « machines » sont programmées pour produire des flux inépuisables d’images fortuites. Son travail met ainsi au centre la délégation au dispositif, le renoncement au contrôle et l’activation à vide.

Tilman Küntzel, quant à lui, s’intéresse tout particulièrement aux ondes sonores. Ses dispositifs dévoilent les faibles fréquences émises par les circulations électriques à travers la mise en relation de matériaux lumineux.

Computer sigillati série, Maurizio Bolognini, 1992

Neophonie, Tilman Küntzel, 2001

La fragmentation

À proprement parler, un composant n’est jamais seul, il a vocation à s’insérer dans un complexe de composants qui lui permettent d’assurer sa fonction. Le fragment constitue pour nombre d’artistes une métaphore de la société contemporaine, dans toute sa complexité.

Le fragment

Le fragment est ce qui reste quand l’ensemble de l’objet a été perdu, un élément sans autonomie et sans indépendance qui renvoie à ce qui n’est plus. Christian Gonzenbach récupère de vieilles télévisions, des ordinateurs, téléphones, sèche-cheveux, qu’il désosse ensuite afin d’en récupérer « les peaux » qu’il accroche comme des trophées.

Laurent Lettrée et Nathalie Delpêche (LLND) s’associent dans le Kit Art. Un concept qu’ils développent pour créer des instruments composites, à articulations variables, élaborés pour stimuler la conscience artistique. Les sons et les sources vidéo, produits en direct par la manipulation de fragments d’objets, jouent de la réanimation de ces fragments inanimés.

Peau de téléviseur blanc, Christian Gonzenbach, 2001

Pizza séquence – Cimetière, LLND, 2006

La défragmentation

La défragmentation, elle, consiste à regrouper des fragments éparpillés pour les recomposer. Des Frags de Reynald Drouhin est une volonté de défragmentation du réseau internet. En générant une matrice, il regroupe les fragments d’informations éparpillées sur la toile pour leurs faire dire autre chose que leur message initial, les regroupant alors dans une seule et même image finale.

Christoph Büchel recycle et réorganise des icônes. Subversif et politisé, ses thèmes de prédilections sont le capitalisme, la mondialisation, la géopolitique, la surconsommation. Ses installations sont des environnements hyperréalistes dans lesquels le spectateur se trouve immergé. La complexité et les contradictions du monde y sont manifestées par des dédales et des méandres emplis d’objets accumulés et racontant chacun l’histoire d’une situation extrême.

Des Frags, Reynald Drouhin, 2004

Simply Botiful, Christoph Büchel, 2006

La métamorphose

Les œuvres écrivent peu à peu une archéologie contemporaine en exploitant des matériaux consommés, et allant parfois jusqu’à leur complète métamorphose.

Les matériaux réagencés

Sue Webster et Tim Noble jouent avec les paradoxes et les déchets. Grâce à un faisceau de lumière, un tas informe de boîtes de conserves éventrées, de papiers souillés et de végétaux pourrissants devient l’image projetée d’eux-mêmes, nous disant alors que nous sommes ce que nous consommons.

La question du recyclage est également au centre du travail de Steve Lyons. Explorant les notions de construction de l’image, il en expose les pièges à travers une traduction en trois dimensions d’images d’archive. L’artiste s’investit dans la re-création mimétique, performative et pseudo-scientifique au moyen de matériaux récupérés et de matériel documentaire dans le but d’ébranler notre crédulité face au visuel.

Dirty White Trash, Sue Webster et Tim Noble, 2007

Loch Ness, Steve Lyons, 2009

Les matériaux recomposés

Dans ses œuvres, André
Gonçalves recourt au recyclage, à la réorientation ou « re-invention » des matériaux trouvés et de leurs pièces internes. Ceux-ci sont alors utilisés non pas comme des ready-mades, mais plutôt pour créer de nouveaux assemblages, qui dévoilent de micro environnements visuels et sonores basés sur des phénomènes physiques. Métaphoriques, ses installations ironisent sur les comportements souvent très mécaniques de notre société.

Qu’il s’agisse de donner une seconde vie à des fichiers numériques dont on n’a plus que faire ou de quincaillerie informatique, « le déchet de quelqu’un est le trésor d’un autre » déclare Benjamin Gaulon. Avec Recyclism, il s’interroge sur la place du déchet électronique issu de la surproduction. Transformant lumière en son, données informatiques en histoire collective, les matériaux reprennent vie, devenant par analogie écologique, une métaphore de la symbiose.

Of How We Have To Leave Doubts Expectations And The Unachieved, André Gonçalves, 2008-2009

ReFunct Media v4.0, Benjamin Gaulon, 2011-2012

Sources : L’Objet entre art et design - Pôle de recherche Praxitèle / L’Objet dans l’art du XXe siècle - Margherita Leoni-Figini / Wikipédia / Objet d’art et dématérialisation – Florian Bonfillon


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